ON PAPOTE..............
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Trois titres assez étranges pour attirer l'oeil, qui cachent trois romans non moins remarquables basés sur deux personnages principaux : Mikael (avec juste un k) Blomkvist et Lisbeth Salander. Blomkvist est journaliste d'investigation, une star des médias, justicier connu pour avoir révélé de multiples scandales à travers ses articles publiés dans le mensuel Millenium, magazine d'investigation. Honnête, travailleur, courageux, malin, très perspicace, il ne lâche jamais une enquête, aussi difficile soit-elle. Le fantasme du journaliste Larsson.
 L'autre personnage, sujet central du triptyque, c'est Lisbeth Salander. Un petit génie de l'informatique, jeune, malingre, tatouée, un brin gothique, officiellement psychopathe, qui a passé son adolescence dans un asile. Sa faculté de mener des enquêtes la rapproche de Blomkvist. Lisbeth fait écho à Fifi Brindacier, Pippi en version originale (1), restée aujourd'hui encore le personnage préféré des Suédois. Par ses qualités surhumaines et sa désobéissance chronique, Fifi est considérée comme un symbole féministe. Salander la rebelle s'en fait l'écho. Quant à Blomkvist, il est surnommé "Super Blomkvist", en référence à un autre personnage créé par Astrid LINDGREN, la mère de Fifi : un gamin détective.
 Ces références illustrent l'enracinement du triptyque dans l'histoire de son pays. Si le décor reste celui d'une capitale européenne, n'étant donc pas aussi dépaysant que l'univers des écrivains islandais par exemple, le cadre a le mérite de nous changer de la toile de fond américaine vue et revue. D'autant que chez Larsson, la Suède n'est pas qu'une toile de fond anonyme mais bien le terreau de l'intrigue. L'histoire du pays ciel et jaune, de ses collusions avec le nazisme à l'assassinat de son très populaire Premier ministre Olof Palme qui avait touché le monde entier en 1986, en passant par la guerre froide, tous ces événements sont réutilisés par Larsson. Loin de notre vision qui confère aux pays nordiques une image de paradis tranquille au niveau de vie élevé, 'Millenium' met en scène une Suède qui peine à digérer son passé.
Car si l'intrigue appartient clairement au genre policier, il serait réducteur de la cantonner à ce créneau, tant l'oeuvre de Larsson s'avère d'une richesse incroyable. En plus de l'histoire, la trilogie aborde une multitude de sujets quotidiens ou actuels avec un réalisme et une acuité marquants. La mondialisation, les magouilles économiques, la menace fasciste, les services secrets, le trafic de femmes, la prostitution, l'espionnage, la monde de la psychiatrie, la politique, les hommes qui n'aiment toujours pas les femmes… En trois ouvrages, 'Millenium' dresse un véritable portrait de notre société moderne, comme aucun autre roman policier avant lui.
Le genre policier aime à simplifier au maximum sa trame au profit du suspense et des rebondissements de l'enquête. Larsson, lui, fait l'inverse, et utilise une écriture très simple, d'une densité et d'une méticulosité incroyables. Dans le premier tome, il consacre grosso modo les 300 premières pages du roman à la présentation des personnages, dans un foisonnement de détails qui ne semblent pas avoir la moindre importance. Pourtant, et c'est là le tour de force, jamais le lecteur ne s'ennuie. La pagination démentielle de la trilogie (575, 650 et 710 pages), que l'on pourrait mettre en perspective avec certaines séries télé américaines actuelles, parfaitement bâties et haletantes de bout en bout, qui surclassent le cinéma, se dévore avidement. Qu'il parle d'informatique, de journalisme ou d'espionnage, Larsson parvient à nous passionner pour le sujet. Loin d'ennuyer, l'infinie profondeur de son récit donne naissance à des personnages que le réalisme a rendus vivants. Le pouvoir dramatique des rebondissements en est décuplé, les mots nous submergent, nous prennent en otage. Pas la peine d'user abusivement de la violence : elle est toujours justifiée, et colle à merveille avec la noirceur inquiétante qui perce derrière les histoires de Larsson. Pas la peine de bouleverser le récit par un coup de théâtre toutes les 20 pages. Ici, il est difficile de résumer un volume tellement il s'y passe de choses. L'écrivain suédois réussit, avec un savoir-faire sidérant, à mêler ses personnages à l'intrigue, et à croiser l'enquête phare avec un sens de la quotidienneté qui ôte au lecteur toute issue de secours. Entrer dans 'Millenium', c'est plonger en apnée dans une histoire à la tension irrésistible. Après 1.935 pages et des poussières, ce triptyque nous laisse dans un état de manque cruel. Face à Larsson, Henning Mankell, l'auteur suédois qui vend le plus dans l'Hexagone, fait bien pâle figure, comme tous les vendeurs actuels, qui, à quelques exceptions près, construisent des romans sur un même moule. Conseil beauté : ne vous lancez pas dans un de ces romans un dimanche soir : vous relèverez les yeux en découvrant avec stupeur qu'il est 5 heures du matin et que vous devez partir travailler à 7 heures.
Chacun des trois tomes a une personnalité et une ambiance propres. Entre l'enquête quasi généalogique, à huis clos, de 'Les Hommes qui n'aimaient pas les femmes' et le récit d'espionnage politico-judiciaire du petit dernier 'La Reine dans le palais des courants d'air', le lien est ténu. Il réside en fait dans l'extraordinaire maîtrise de Stieg Larsson, qui a commis avec 'Millenium' l'une des oeuvres littéraires majeures de ce début de XXIe siècle, tous genres confondus. Contrairement aux centaines d'autres livres qu'on lira dans notre vie, celui-ci restera à jamais gravé dans notre mémoire. Parmi la cinquantaine (!) de personnages secondaires que l'on croise au fil des trois volumes, aucun n'est laissé de côté, tous n'ont plus de secret pour nous - hormis cette petite part d'ombre qui fait tout le piment du récit. Ce faisant, l'auteur exacerbe le réalisme de son récit, et lui donne une présence bien supérieure aux policiers habituels pour qui les témoins, les flics et les autres seconds rôles ne servent qu'à faire progresser l'action. Chez Larsson, ils semblent avoir une vie propre.
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LA PETITE FILLE QUI AIMAIT TOM GORDON : Ajouté le 28/5/2008 à 21:47
DE STEPHEN KING Trisha, 9 ans, se perd dans la forêt alors qu'elle faisait une randonnée dans un sentier des Appalaches. Au cours d'une dispute entre son frère et sa mère, elle décide de se retirer dans les bois pour aller « faire pipi ». Elle ne retrouvera pas le sentier. Elle est perdue en forêt. Elle tentera tant bien que mal de survivre dans cette forêt, mais elle se sent suivie par « quelque chose ». Les secours perdent tout espoir de la retrouver vivante. Elle a seulement en sa possession un petit casse-croûte, son baladeur et un poncho. A priori, l'histoire d'une enfant qui se perd en forêt, n'a pas de quoi tenir son lecteur sur 340 pages. Sauf peut-être quand on s'appelle Stephen King........... Ce roman est une très bonne illustration d'une méthode qu'il utilise presque à chaque fois. Une situation de départ, somme toute banale, et il entre ensuite sournoisement dans la tête de sa victime pour nous en faire ressentir toutes les peurs, toutes les interrogations... Et se perdre en forêt quand on est une gamine de 9 ans, voilà de quoi faire naître tout un tas de peurs. Tout le talent de Stephen King est donc là. Raconter l'histoire d'une fille paumée en forêt, sans que le lecteur ne s'ennuie une seule seconde. Et le lecteur se fait prendre au jeu de l'auteur, sans surprise je dois dire. On déambule avec la petite Trisha, on se met à avoir peur en se rendant compte que l'on vient de se perdre en forêt. La faim, la soif arrive. Puis le soleil, qui ne s'est pas perdu, lui, se couche. Puis vient la nuit et son cortège de peurs, les bruits effrayants, l'impression d'être épié, le froid et la solitude, les animaux, les marécages et j'en passe. Le seul lien de la petite fille avec le monde, c'est son walkman qui lui permet de capter une radio locale transmettant les matches de base-ball des Red Sox, équipe au sein duquel joue l'idole de Trisha : Tom Gordon. Et on voit au travers de ce personnage l'importance que peut avoir le base-ball dans la vie des Américains. C'est en effet grâce à son admiration pour le joueur de base-ball que l'enfant va survivre, va trouver la force de s'identifier à quelqu'un d'autre pour tenter d'éviter de penser à ce qui lui arrive. Un livre captivant dans lequel l'histoire, à la base très simple, montre le pouvoir de l'imagination de l'écrivain et sa capacité à rentrer dans la tête de son personnage avec un réalisme étonnant.
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BATTEMENT D'AILES : Ajouté le 18/5/2008 à 20:25
de Milena AGUS
« Grand-mère connut le rescapé à l'automne 1950. Elle approchait des quarante ans sans enfants car son mali de is perdras, le mal de pierres avait interrompu toutes ses grossesses. On l'avait donc envoyée en cure thermale dans son manteau droit et ses bottines à lacets. »
Un pays, une femme, un amour, des amours... La narratrice, une jeune femme au seuil de sa vie d'adulte, remonte le fil du temps pour nous transmettre l'histoire de sa grand-mère. Tout commence à Cagliari, en Sardaigne, en 1943. La grand-mère est alors une belle jeune femme, excessive, fantasque, qui écrit en secret et se croit folle. Elle va épouser le grand-père, un veuf plus âgé qu'elle. De ce mariage imposé par la famille va naître un enfant, le père de la narratrice, un garçon que sa mère va guider vers la musique. Entre temps il y aura eu un voyage sur le continent et la rencontre avec un homme, le Rescapé. Un voyage que rend nécessaire le Mal de pierres, dont souffre notre héroïne. Et puis il y a l'histoire de ce mariage commencé sans amour... Pas de construction linéaire, mais des retours en arrière et des plongées dans l'avenir. Une histoire racontée par petites touches, un kaléidoscope qui, au final, raconte une autre histoire, une nouvelle histoire.
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BIRDMAN : Ajouté le 15/5/2008 à 21:03
De Mo HAYDER Cinq cadavres anonymes — atrocement mutilés comme dans une espèce de rituel macabre — découverts dans un terrain vague de la banlieue londonienne avec le Dôme du Millénaire comme toile de fond. Cinq cadavres qui tous, ont un double point commun: il s'agit de jeunes femmes et leur autopsie revèlera l'ultime présent laissé par leur meurtrier en guise de signature. Une signature machiavélique qui donnera son surnom à ce tueur en série diabolique: Birdman. En dépit du fantôme de son jeune frère, Ewan, qui hante toujours ses pensées, l'inspecteur Jack Caffery a très vite compris que Birdman n'en resterait pas là. Le compte à rebours qui sépare sa prochaine victime d'une fin horrible est déjà bien entamé. Car Birdman n'est pas un tueur en série banal, loin s'en faut: c'est un nécrophile.
Voilà pourquoi lorsqu'à la page 304, le suspect numéro Un plonge dans les eaux verdâtres de la Tamise, j'avoue avoir été presque soulagée d'en finir avec le récit de ses exploits. Les perversions de Toby Harteveld commençaient en effet à m'agacer et je trouvais un peu long le décompte méticuleux de ses fantasmes morbides. Mon soulagement a cependant été quelque peu gâché par le fait qu'il restait encore officiellement quelques 200 pages au livre de Mo Hayder. Je me demandais donc comment elle allait bien pouvoir faire rebondir une énigme qui aux yeux de tous — moi comprise — semblait maintenant définitivement résolue.
C'est là que ce nouvel auteur m'a le plus intriguée et étonnée. En quelques pages, elle est parvenue à relancer son histoire avec adresse et efficacité. Si les trois cents premières pages m'avaient paru parfois un peu longuettes, les deux cents dernières ont su piquer ma curiosité jusqu'à la toute fin...
Pour un premier roman, Mo Hayder laisse donc sa marque en nous proposant un thriller riche en émotions fortes, mais dont la lecture, cependant, ne peut être conseillée qu'à des lecteurs ayant le coeur bien accroché... et l'estomac, aussi!
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LES TACTIQUES DE CHRONOS : Ajouté le 14/5/2008 à 12:18
d'ETIENNE KLEIN
Le temps ...est une « chose » introuvable dont l'existence ne fait aucun doute. Une « chose » dont tout le monde parle mais que personne n'a jamais vue. Nous voyons, entendons, touchons, goûtons dans le temps, mais non le temps lui-même. Contre toute attente, Chronos est un planqué, un caméléon qu'il faut débusquer sous nos habitudes de langage et de perception. Aujourd'hui, le regard le plus audacieux et le plus déconcertant sur le temps, c'est la physique qui le porte. De Galilée à Einstein, elle n'a cessé d'approfondir la question jusqu'à ouvrir des perspectives qui donnent le vertige : le temps a-t-il précédé l'Univers ? Comment s'est-il mis en route ? Pourrait-il inverser son cours ? L'interrompre puis le reprendre ? Existerait-il plusieurs temps en même temps ? Au bout du compte, le temps pourrait ne plus du tout se ressembler... 
Etienne KLEIN Le temps, un nœud de problèmes pour l'intellect Commençons par recenser les difficultés rencontrées par l'intellect. Ce dernier, mis en face du temps, ne sait pas faire autrement que braconner dans l'hétéroclite. Il mêle toute idée à l'idée contraire : tantôt il conçoit le temps comme ce qui passe, tantôt comme la trame inchangée de tout changement ; tantôt il l'invoque comme principe de changement, tantôt comme l'enveloppe invariable de toute chronologie ; tantôt il l'assimile à l'évanescence et à la furtivité, tantôt à une vaste arène perpétuellement en attente de ce qui viendra s'y produire ; tantôt il le pense à la suite de l'espace, tantôt à son encontre ; tantôt il l'assimile au mouvement, tantôt à l'envers du mouvement (c'est-à-dire au fixe ou à l'éternel) ; tantôt il le considère comme un concept empirique dont la texture serait tirée de notre expérience, tantôt comme un « a priori de notre sensibilité », au sens où l'entendement ne pourrait fonctionner sans lui ; tantôt il le conçoit comme un être purement physique, tantôt comme un produit de la conscience... Est-il vrai que le temps « passe » ? En la matière, une saine critique du langage pourrait-elle aider l'intellect à y voir plus clair ? Il semble que non, car les mots n'ont pas d'accès direct au temps : ils ne font que graviter autour de lui en le voilant. Il suffit de voir la complaisance avec laquelle le langage courant confond le temps avec le mouvement, ou avec la durée, la simultanéité, le changement, la répétition, ou même avec l'éternité. Tout se passe comme si parler du temps, c'était nécessairement le travestir, voire le dénaturer. Songeons à une phrase aussi simple que « le temps passe », que nous répétons à l'envi tant elle nous semble frappée au coin du bon sens. Que signifie-t-elle au juste ? Personne ne conteste que le temps est ce qui fait que toute chose passe, mais de là à dire que c'est le temps lui-même qui passe, n'est-ce pas commettre un abus de langage, opérer un glissement de sens ? La succession des trois moments du temps (le futur, le présent et le passé) n'implique nullement qu'on puisse dire que le temps se succède à lui-même. Eux passent, c'est certain, mais lui ? N'est-ce pas justement du fait de sa présence constante que les choses ne cessent de passer ? On devrait donc plutôt dire que c'est la réalité tout entière qui « passe », et non le temps lui-même, qui ne cesse jamais d'être là à faire justement passer la réalité. Ainsi discerne-t-on, à l'intérieur de l'écoulement temporel lui-même, la présence surprenante d'un principe actif qui demeure et ne change pas, par lequel le présent ne cesse de se succéder à lui-même (« Le temps lui-même en l'entier de son déploiement ne se meut pas et est immobile et en paix » , pour reprendre les mots de Heidegger). Ainsi donc, voulant dire que le temps est ontologiquement associé à la labilité et à la fuite, on se retrouve à devoir envisager son … immobilité ! 
Mais heureusement, quand la pensée et le langage se mettent ainsi à flotter de concert, il y a toujours une bonne vieille métaphore, bien substantielle, qui vient à leur rescousse et dont on attend qu'enfin elle neutralise toutes les contradictions. Pour le temps, c'est l'image du fleuve, portée par l'éloquence spontanée du naturel, qui vient la première à l'esprit. Mais cette façon d'imager le temps, loin de résoudre les problèmes ou de lisser les contradictions, vient plutôt hypostasier sa nature en lui attribuant, de façon implicite, certaines propriétés des fleuves qu'il ne possède pas lui-même. Pour s'en rendre compte, il suffit de débusquer quelques-uns des a priori problématiques que l'image du fleuve charrie clandestinement. D'abord, si le temps était vraiment comme un fleuve, quel serait son « lit » ? Par rapport à quoi s'écoulerait-il ? Que seraient ses berges ? Comme on voit, l'idée d'écoulement postule subrepticement l'existence de quelque réalité intemporelle dans laquelle passerait le temps. Elle habille le passage du temps d'un environnement qui, lui, ne passe pas. Le temps se retrouve ainsi étrangement rivé à son contraire. Lui qui était censé s'écouler, le voilà baignant dans du « non-temps ». Autre problème, celui de la cause de l'écoulement. Dans le cas du fleuve, on la connaît, c'est la gravité : l'amont étant plus élevé que l'aval, l'eau s'écoule toujours dans le même sens, du haut vers le bas. Mais qu'est-ce qui fait couler le temps ? Nulle espèce de gravité ne peut ici être invoquée. Hier, aujourd'hui et demain sont des moments équivalents du temps, en tout cas à la même « altitude ». Le cours du temps ne procède donc pas d'une sorte de chute. Mais alors, qu'est-ce qui pousse le futur à s'écouler vers le passé en passant par le présent ? La métaphore ne le dit pas. 
Le temps aurait-il des problèmes de ligne ? Le premier problème vient de ce que, pour engendrer une ligne à partir d'un point, il faut de surcroît se donner ce qui manque toujours à un instant pour faire de la durée, et qui est précisément … le temps ! La figuration du temps par une ligne a donc ceci d'incomplet qu'elle omet d'indiquer comment cette ligne se construit. Le présent n'amenant pas de lui-même un autre présent, il faut donc bien que quelque chose, un « petit moteur », le fasse à sa place. Ce petit moteur qui tire le fil et qui, continuellement, renouvelle le présent, qu'est-ce, sinon le temps même ? N'est-ce pas lui qui prolonge tout instant en continuité temporelle, c'est-à-dire en durée ? Ce qui nous amène à changer radicalement le regard que nous portons sur la ligne du temps : le temps existe moins dans la ligne par laquelle on le figure que dans la dynamique cachée qui construit cette ligne. On retrouve là la question que nous posions à propos du fleuve (qu'est-ce qui le fait couler ?). Un deuxième problème se pose. Pour pouvoir dire qu'une infinité de points forme une ligne, ne faut-il pas que ceux-ci coexistent en même temps sous notre regard ? Bergson avait remarqué que la représentation du temps par une ligne n'était en réalité qu'une spatialisation du temps, qui confinait presque à sa négation : « Si l'on établit un ordre dans le successif, écrit-il, c'est que la succession devient simultanéité et se projette dans l'espace… Pour mettre cette argumentation sous une forme plus rigoureuse, imaginons une ligne droite, indéfinie, et sur cette ligne un point matériel A qui se déplace. Si ce point prenait conscience de lui-même, il se sentirait changer puisqu'il se meut : il apercevrait une succession ; mais cette succession revêtirait-elle, pour lui, la forme d'une ligne ? Oui, sans doute, à condition qu'il pût s'élever en quelque sorte au-dessus de cette ligne qu'il parcourt et en apercevoir simultanément plusieurs points juxtaposés : mais par-là même, il formerait l'idée d'espace, et c'est dans l'espace qu'il verrait se dérouler les changements qu'il subit, non dans la durée » 
L'avenir existe-t-il déjà dans le futur ? Enfin, si l'on représente le temps par une ligne, on doit s'interroger sur la localisation de cette dernière. Si tout est contenu dans le temps, dans quel espace extérieur au temps cette ligne du temps doit-elle être tracée ? Flotte-t-elle dans le vide ou s'appuie-t-elle sur « quelque chose » ? Nous retrouvons le problème de la rive déjà évoquée à propos de la métaphore du fleuve. Dans quoi le temps se déploie-t-il donc ? Lui qui englobe tout, comment pourrait-il être représenté dans quelque chose ? Existerait-il un « en-dehors » du temps ? On peut envisager deux types de réponses à ces questions : soit on imagine que le temps crée le monde au fur et à mesure qu'il passe, instant après instant, comme s'il le portait sur ses propres épaules et avançait avec lui ; soit on conçoit qu'il ne fait que parcourir un territoire déjà là, présent de toute éternité. A ces deux hypothèses correspondant deux interprétations radicalement différentes, et même opposées, du temps physique. Selon la première, la représentation du temps par une ligne figure la production même de cette ligne, comme si le temps créait lui-même les points parcourus, comme si une force créatrice inhérente au présent le tirait du néant et en faisait à chaque fois une entité nouvelle. Selon la seconde interprétation, elle figure plutôt une sorte de scène infinie, déjà donnée, en attente de ce qui peut s'y produire et dans laquelle le temps vient simplement se déployer. 
Selon que l'on choisit l'une ou l'autre de ces deux interprétations, le statut du futur change du tout au tout. En effet, si c'est le temps lui-même qui passe son temps à recréer le monde à chaque instant, alors il faut répondre, comme le faisait déjà Aristote, que l'avenir n'existe pas puisqu'il n'existe pas encore. Ce point de vue n'empêche nullement d'en parler comme s'il allait advenir avec certitude, comme s'il nous était d'une certaine façon présent, comme si nous étions sûrs que plus tard, il y aurait encore du présent, réservant nos incertitudes et nos interrogations non au fait que l'avenir sera, mais à ce qu'il sera et à ce qui s'y passera. Mais, dans cette conception, l'avenir n'a pas d'existence en soi. Il n'en a une que pour l'esprit. C'est seulement parce qu'on l'attend qu'il existe. Si l'on choisit la deuxième hypothèse, alors tout se passe au contraire comme si l'avenir existait déjà dans le futur. Elle revient en effet à admettre que le passé, le présent et l'avenir ont toujours été là, reliées indistinctement en une espèce de réalité intemporelle, de sorte que l'univers n'aurait pas d'histoire proprement dite, mais nous, les « observateurs », nous lui en attribuerions une du fait que nous déroulerions nous-mêmes le fil du temps. Ce point de vue a eu les faveurs de certains physiciens inspirés par la relativité einsteinienne. Il était notamment défendu par Hermann Weyl, ami très proche d'Einstein, qui écrivait : « Le monde objectif tout simplement est ; il n'advient pas. C'est seulement au regard de ma conscience, avançant en rampant le long de la ligne d'univers de mon corps, qu'une section de ce monde vient à la vie dans l'espace comme une image fugace, qui change continuellement dans le temps ». Peut-être sommes-nous en effet les producteurs d'une histoire que l'univers n'aurait pas sans nous : le monde ne passerait pas, mais nous le ferions passer en y passant. Tout aurait donc toujours été là, le passé, le présent et le futur, mais du fait de notre propre parcours nous ne découvririons cette réalité temporellement déployée que pas à pas, seconde après seconde. Le « petit moteur » du temps, ce serait donc nous ! Décidément, quand il s'agit de temps, les idées reçues sont prestement invitées à aller se faire recevoir ailleurs…. FUTURA SCIENCES
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